La langue française est-elle toujours la «langue de Molière»?

La langue française est elle toujours la «langue de Molière»?
La langue française est elle toujours la «langue de Molière»?

ENTRETIEN – Le linguiste Jean Pruvost revient pour Le Figaro sur l’origine de cette périphrase. Est-elle aujourd’hui controversée?

Parler de «langue de Molière» s’est imposé au même titre que l’on parle de la «langue de Shakespeare» ou la «langue de Goethe». Jean Pruvost, linguiste et auteur de « 100 mots et expressions de la langue française qui ont conquis le monde », à paraître le 8 février (éditions du Figaro Littéraire), explique en quoi Molière reste un modèle indétrônable du génie de notre langue.

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LE FIGARO. – Pourquoi parle-t-on de «langue de Molière » pour la langue française ?

Jean PRUVOST. – Comme il est rappelé dans la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie française, la périphrase, ce mot né au XVIe siècle, consiste « à utiliser non le terme propre, mais un groupe de mots qu’il évoque », l’« astre du jour » pour le soleil par exemple. En fait, on est proche ici de ce que depuis le XIIIe siècle on appelle une « antonomase », en l’occurrence « une périphrase à la place d’un nom propre » : la « Ville lumière » pour désigner Paris, et donc « la langue de Molière » pour évoquer « la langue française ».

De fait, au XIXe siècle, au moment où naît la linguistique historique et où l’on s’intéresse aux langues de l’Europe et à leurs filiations, « la langue de Shakespeare » désigne dans l’usage châtié l’anglais, la « langue de Goethe » l’allemand, la « langue de Cervantès » l’espagnol, et celle de Dante, l’italien. Pour le latin, on évoquait entre autres la langue de « Tacite » ou de « Cicéron ». Et il ne fait pas de doute que les périphrases « langue de Molière » et « langue de Shakespeare » se sont solidement intégrées dans l’usage soutenu et ce jusqu’à aujourd’hui.

Cette construction n’est pas exclusive…

En réalité la formule « langue de … » suivie du nom d’une célébrité n’est pas isolée en langue française. J’ai par exemple intégralement relu le Journal des frères Goncourt et j’ai ainsi repéré diverses formules de même type, les frères Goncourt signalant par exemple la « langue de Napoléon Ier », langue militaire, en octobre 1858, et le 24 août de la même année la « langue de Catulle » très appréciée de Théophile Gautier. Le 11 mars 1863, les Goncourt décrivent cette fois-ci Renan annonçant un livre qu’il voudrait écrire dans « la vraie langue du XVIIe siècle, la langue définitivement fixée, et qui peut suffire à rendre tous les sentiments ». Aux Goncourt alors de relater la réaction de Théophile Gautier qui lui rétorque qu’il a tort : « Je vous montrerai dans vos livres quatre cents mots qui ne sont pas du XVIIe siècle […]. À des idées nouvelles, il faut des mots nouveaux ! »

Il n’en reste d’ailleurs pas là, ajoutant vigoureusement : « Saint-Simon, croyez-vous qu’il écrit la langue de son siècle ? » Théophile Gautier insiste encore en soulignant qu’une langue ne se fige pas à une date, sinon elle meurt. En revanche, chacun sait qu’au XVIIe siècle naissent nos premiers grands dictionnaires, celui de Richelet en 1680, puis celui de Furetière en 1690 et enfin, en 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. À leur façon, ils contribuaient tous trois à une normalisation de la langue française.

Elle faisait donc déjà débat ?

En décembre 1870, Edmond Goncourt reprenait à son tour Renan avec véhémence : « De quelle langue du XVIIe siècle parlez-vous ? Est-ce de la langue de Massillon ? de la langue de Saint-Simon ? de la langue de Bossuet ? Est-ce de la langue de Mme de Sévigné ? Est-ce de la langue de La Bruyère ? » Et lisant Desbordes-Valmore, le 25 août 1895 Edmond s’exclame qu’il est en présence de « la langue de vérité des prosateurs, et pas du ronron des poètes ordinaires ».

En bref, on comprend bien que si la « langue de Molière » l’a emporté sur bien d’autres périphrases possibles, ce n’est pas un hasard. Le succès de Molière est à la fois celui faisant écho à une valeur littéraire, accordée tacitement et consensuellement par les personnes lettrées à un homme ou une femme de lettres, la notoriété et la popularité faisant ensuite leur travail. Et c’est ainsi que se pérennise une locution, la « langue de Molière », qui entre dans la langue. Or, tout comme le « siècle de Louis XIV » s’est installé dans l’usage pour évoquer le XVIIe siècle, ce siècle ainsi périphrasé n’est bien sûr pas celui du seul monarque de Versailles, mais aussi celui d’Henri IV et de Louis XIII.

Enfin, le 27 mai 1858, on peut être ému de lire aussi chez les Goncourt une formule curieuse, « la langue de peuple », et non pas « la langue du peuple », désignant à leurs yeux la langue de la bonne humeur, cordiale et chaleureuse. Voilà une périphrase qui n’a pas fait souche. On peut le regretter !

Cette périphrase est-elle légitime ?

Pour étayer la réponse à cette question, il suffit comme j’y procède souvent de repérer le nombre de citations contenant le nom propre « Molière » dans un dictionnaire consultable informatiquement, et dont les articles sont fondés sur une exemplification des mots passant par des citations. Ainsi, le Trésor de la langue française n’offre pas moins de 195 citations dans lesquelles Molière est évoqué. On bénéficie là d’un indice de notoriété certain. Pour Boileau on ne compte par exemple que 91 mentions de son nom, pour La Bruyère 65, pour Fénelon 61 et pour Massillon 14. Cependant en ce qui concerne Corneille, on relève pas moins de 561 citations le mettant en relief… Et pour Racine, 871 ! Alors, pourquoi « le siècle de Molière » a-t-il été retenu et pas « le siècle de Corneille » ou « de Racine » ?

Tout d’abord, parce que comme le déclare Balzac, en 1850, « il y a de tous les temps un homme de génie qui se fait le secrétaire de son époque : Homère, Aristote, Tacite, Shakespeare, l’Arétin, Machiavel, Rabelais, Bacon, Molière, Voltaire, ont tenu la plume sous la dictée de leurs siècles ». Ensuite, tout texte qui procure à son public des émotions fortes ne s’oublie jamais. À Mauriac de signaler par exemple dans son Journal en 1940 que « dans une salle, Shakespeare, Corneille, Racine, Molière, Musset créent une brève égalité dans les êtres, celle du rire et des larmes. Les larmes et le rire ne sont le privilège d’aucune classe ». Ainsi a-t-on préféré l’auteur qui nous fait rire et réfléchir intelligemment, et ce par-delà son époque. De fait, Molière garde d’évidence tout son pouvoir incisif et comique : en témoigne Louis de Funès dans L’Avare en 1980.

Enfin, même si la langue a indéniablement évolué, le charme continue d’opérer. « Ce que Molière a de plus admirable, c’est sa langue. Rien de plus dramatique [propre au théâtre] que les scènes de L’Avare entre le père et le fils », s’exclame ainsi Jules Renard dans son Journal en 1901. De même esprit, en 1862 dans ses Causeries du lundi, Sainte-Beuve rappelle que Molière désire impérativement que « même dans la tragédie, on parle naturellement, humainement ».

S’ajoute à cela que Molière fut un témoin exceptionnel de son temps, et c’est encore à Sainte-Beuve mais dans ses Portraits littéraires d’affirmer en 1835 que « Tous les deux, Pascal et Molière, nous apparaissent aujourd’hui comme les plus formidables témoins de la société de leur temps ».

En toute fin, un élément rarement évoqué joue encore à mon sens en faveur de Molière : inconsciemment, le public perçoit qu’on lui offre un véritable travail d’auteur, intense, soigné. Ainsi Gide est-il tout heureux d’apprendre que contrairement à la légende, Molière « travaillait lentement » et solidement, en rien de manière expéditive. Les gens qui travaillent apprécient au court et long terme une œuvre qui résulte d’un véritable effort. Pour eux…

L’héritage de Molière est-il intact en langue française ?

Une remarque s’impose qui témoigne de la popularité des pièces de Molière et de ses personnages : ainsi un « tartuf(f)e » désigne un hypocrite, un imposteur ; un « harpagon » incarne la plus grande avarice et un « don juan » est un séducteur sans scrupule. De la même manière, un « amphitryon » et un « sosie », certes deux personnages empruntés à l’« Amphitryon » de Plaute, doivent à Molière d’avoir été popularisés respectivement en un hôte généreux et une personne d’aspect identique. Enfin, une « célimène » représente une femme d’esprit, coquette et médisante. Ce sont là des personnages de Molière qui sont passés dans la langue en tant qu’antonomases sans plus besoin de majuscule à l’initiale. On sait aussi que Shakespeare a considérablement enrichi la langue anglaise, on lui doit plusieurs centaines de mots entrés en anglais dont des expressions comme « in a pickle », être dans une situation difficile.

Cette vitalité des langues est constante. Des expressions peuvent aujourd’hui passer aussi bien par la littérature que par des chansons, qu’il s’agisse du message voltairien concluant Candide, « il faut cultiver son jardin », de celui de Camus soulignant qu’« il faut imaginer le Sisyphe heureux », ou du « laisse béton » de Renaud, ou encore du « Allo Maman Bobo » d’Alain Souchon. Quoi qu’il en soit de Molière à Alain Souchon, ce qui l’emporte c’est la créativité et la popularisation d’une formule qui fait mouche avec son époque, en mettant en relief une caractéristique humaine durable.

On dit souvent que c’est à son époque que la langue française aurait été le plus « parfaite ». Est-ce un mythe ?

Ce qui est un mythe c’est d’imaginer qu’il n’y aurait pas eu une belle langue française avant le XVIIe siècle, et qu’avec les siècles suivants auraient commencé une décadence inéluctable de la langue française. Or, la langue de Rousseau, de Chateaubriand, de Mauriac, d’Albert Camus n’est pas, cela va sans dire, des modèles décadents. Et par exemple, entre beaucoup d’autres, Céline, Proust, Boris Vian, Pérec, Giono, Léopold Sedar Senghor, Dany La Ferrière ont enrichi la langue et la littérature en ne s’inscrivant en rien dans le moule classique.

Ce qui a fait du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle une période qui a posteriori a été qualifiée de « classique », c’est la normalisation qui a été stylistiquement à l’œuvre à la suite de Malherbe et de Vaugelas, une normalisation qui était souhaitée par les écrivains ayant besoin de critères communs pour être compris de tous, avec des mots ayant le même sens. Et de cette volonté est née un style que l’on a pu dire « pur », ce qui n’est pas une bonne formule, On la doit à Malherbe qui souhaitait une langue conforme à un usage qui puisse être compris des grands seigneurs comme des « crocheteurs du Port-au foin ». Ce qui était marquant au XVIIe siècle, c’était une belle convergence des gens de lettres sur quelques idées fortes :clarté et sobriété du style, rigueur et ordre, l’exclusion des termes qualifiés de « bas ». Puis Vaugelas dans ses Remarques sur la langue française publiées en 1647, instaure la doctrine du bon usage, celui de la Cour et des écrivains, et particulièrement des femmes à la langue plus naturelle, plus simple, non encombrée de latinismes.

On pourrait longuement épiloguer sur la langue classique et ses qualités de fond, mais il ne s’agirait pas de l’opposer au romantisme, au réalisme qui suivront au XIXe siècle, ou encore au symbolisme, puis au surréalisme, ou encore au Nouveau Roman. En bref, chaque période a sa grandeur.

Au reste, s’il s’agissait de décrire le XXIe siècle, on manquerait d’évidence du recul nécessaire bien qu’assurément l’histoire littéraire continue de s’écrire. Il va sans dire que tous les Grands Prix littéraires, les Prix de l’Académie française, le Prix Goncourt, le Prix Renaudot, les Prix Femina et Médicis, etc., continuent de faire rayonner notre littérature, en vérité très abondante.

Nous ne parlons plus pour ainsi dire la langue de Molière… Quel écrivain pourrait incarner la langue française aujourd’hui ?

Ici, le choix est vraiment difficile, parce qu’il faut trouver une personnalité littéraire, homme ou femme, qui soit très connue de tout le monde, dont personne ne doute qu’elle écrive fort bien, à la fois précisément, richement, agréablement en offrant la possibilité pour chacun de s’y projeter. D’une certaine façon il faut un style, clair, chaleureux, mais qui ne soit pas reconnaissable à l’instant comme étant l’écriture de telle ou telle célébrité littéraire.

Ainsi, même si ce sont d’immenses écrivains, il serait difficile de parler de la « langue de Céline », « de Proust », de « Sagan », de « Patrick Grainville » parce que justement ils ont un style à la fois talentueux et personnel. On serait plus près d’un modèle classique avec Marguerite Yourcenar, mais elle n’a pas été lue par tout le monde. Albert Camus ?

Si de toute l’Académie française du XXe siècle et de ce début du XXIe, un Compagnie qui écrit fort bien, on créait une personnalité, ce serait peut-être un bon choix,.. mais on ne va tout de même pas jouer de l’intelligence artificielle pour créer un avatar numérique littéraire ! En fait, je suis un vrai Tartuffe de ne pas répondre à pareille question, parce que bien sûr je pense à telle ou telle personnalité de France ou de la Francophonie, mais ce serait un choix personnel… On doit l’avouer : en évoquant la « langue de Molière », on ne vexe personne, et tout le monde s’y reconnaît à travers force personnages et traits éternels de caractère, le tout avec une solide joie de vivre dont nous avons besoin.

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