Langue française : pourquoi Napoléon était fâché avec l’orthographe

Langue française : pourquoi Napoléon était fâché avec l’orthographe
Langue française : pourquoi Napoléon était fâché avec l’orthographe

Je l’avoue : c’est le genre de scènes qui, dans un film historique, m’agacent au plus haut point. En général, tout y est fignolé dans les moindres détails : les paysages, les costumes, les meubles… Tout, sauf la prononciation. Ecoutez la Lorraine Jeanne d’Arc ; écoutez le Béarnais Henri IV ; écoutez le Languedocien Jean Jaurès. Chacun d’entre eux, on le sait, parlait français avec l’accent de leur région d’origine. Mais, à l’écran, on croirait entendre des présentateurs de journal télévisé en 2024 !

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La règle vaut aussi pour Napoléon, y compris dans la dernière superproduction que lui a consacrée Ridley Scott. Dans la version française, l’empereur s’exprime avec les intonations de la bourgeoisie parisienne contemporaine, ce qui est évidemment contraire à la réalité. Et pour cause ! A sa naissance, en 1769, la Corse vient tout juste de devenir française. Sur l’île, on emploie donc principalement le corse (dans les classes populaires) ainsi que le génois (dans les élites nobiliaires et bourgeoises) – la capitale de la Ligurie y a longtemps été la puissance dominante. La famille de Napoléon n’échappe pas à la règle. Son père, Charles, lui a bien dispensé quelques notions de français, mais très peu et très tard, quelques mois à peine avant son départ pour le Continent. Résultat : lorsque l’enfant intègre le collège d’Autun puis l’école militaire de Brienne, en 1779, sa maîtrise de la langue nationale est plus que médiocre. « Son niveau est tel que le père Dupuy, principal en second, lui donnera des cours particuliers pour combler ses lacunes », souligne François Houdecek, l’éditeur de la correspondance générale de Napoléon en 15 volumes (1).

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Le futur empereur finira bien sûr par maîtriser le français, mais cette situation de départ aura trois conséquences principales.

Une orthographe fantaisiste

« Oberge », « peauvre », « flame », « afreuse »… Même ses admirateurs les plus transis en conviennent : l’empereur était meilleur sur le champ de bataille qu’en dictée, comme en témoignent ces divers exemples relevés dans sa correspondance avec Joséphine par l’historienne Chantal de Tourtier-Bonazzi. De même, Napoléon écorchait régulièrement la syntaxe en écrivant par exemple « j’espère que tu ai plus de force ». « Ses manuscrits étaient truffés d’italianismes et de fautes », résume l’historien Thierry Lentz. « Conscient de cette faiblesse, Bonaparte a fait rédiger toutes ses lettres officielles par un secrétaire dès qu’il a accédé au grade de général, en 1793. Seule sa correspondance privée restera écrite de sa main, soit moins de 2 % de ses 40 000 lettres recensées », explique François Houdecek.

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Il est vrai aussi que Napoléon faisait preuve d’un souverain mépris pour cette matière. A ses yeux, L’essentiel résidait dans la pensée ; l’orthographe relevait de l’intendance. « Un homme public […] ne peut, ne doit pas écrire l’orthographe, expliqua-t-il à Las Cases lors de son exil à Sainte-Hélène. Ses idées doivent courir plus vite que sa main […] ; c’est ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. »

Une certaine tolérance vis-à-vis des langues régionales

Certes, Napoléon imposa le français comme langue de l’Etat. Mais, contrairement à certains révolutionnaires tels que Barère ou l’abbé Grégoire, il ne fit preuve d’aucune hostilité vis-à-vis des autres langues de France. « Il encouragea les travaux de l’Académie celtique, dont l’un des buts était de retrouver la langue celtique dans les auteurs et les monuments anciens' », précise Thierry Lentz. De même, dans les territoires italiens, germaniques ou espagnols conquis, le français avait le statut de langue officielle, mais l’usage des « idiomes du pays » n’était aucunement proscrit.

Un accent régional marqué

Enfin, on y revient, Bonaparte ne s’est jamais départi de son accent corso-italien, prononçant « senté » – en faisant sonner le e -, au lieu de santé, et « Mentoue » au lieu de Mantoue, comme le relève encore Chantal de Tourtier-Bonazzi. Il faut toutefois noter qu’à cette époque, l’ouverture d’esprit dans ce domaine était plus grande qu’aujourd’hui. « Tous les spécialistes sont à peu près d’accord : l’empereur devait avoir une pointe d’accent corso-italien, mais personne ne l’a formellement relevé car cela n’avait rien de particulier », souligne François Houdecek.

Logique : au début du XIXe siècle, la majorité des Français avaient pour langue maternelle l’occitan, le breton ou le picard. Comme l’Alsacien Kellerman, comme le Lotois Murat, une grande partie des élites s’exprimait donc avec de fortes intonations issues des langues dites régionales. Napoléon n’échappait pas à la règle.

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Mais pour le monde du cinéma, c’est non ! Tout comme les acteurs d’origine immigrée ont longtemps été cantonnés à des rôles de voyous ou de femmes de ménage, alimentant ainsi les clichés, ce petit milieu refuse de laisser un personnage important de l’Histoire de France s’exprimer avec un accent régional. Le dernier exemple en date nous est « offert « par Julie Gayet, qui vient de réaliser un film sur la révolutionnaire Olympe de Gouges. La rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne parlait languedocien et prononçait le français avec des intonations montalbanaises ? Qu’à cela ne tienne ! L’actrice interprète son personnage avec l’accent standard et le justifie ainsi dans le supplément dimanche de La Dépêche du Midi : « La volonté de montrer son universalité a fait qu’on a éliminé ce qui risquait de paraître pittoresque. »

« Pittoresque » ! Si l’on suit bien le raisonnement de la comédienne, les personnes qui parlent avec un accent régional seraient donc incapables de défendre des idées universelles, privilège qu’elle estime réservé aux locuteurs s’exprimant comme la bourgeoisie parisienne.

Oui, il y a de fortes chances que l’on entende encore longtemps Napoléon avec un accent qui n’était pas le sien…

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(1) Dernier ouvrage publié : Vivre la Grande Armée. Etre soldat au temps de Napoléon, par François Houdecek. CNRS Editions.

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