Pourquoi une telle indifférence de l’UE à l’égard de l’Indonésie

Pourquoi une telle indifférence de l’UE à l’égard de l’Indonésie
Pourquoi une telle indifférence de l’UE à l’égard de l’Indonésie

Ces dernières années, les spécialistes européens de la sécurité et de la politique étrangère, qu’il s’agisse des universitaires ou des praticiens, ont progressivement cessé d’employer la formule « Asie-Pacifique » au profit du terme « Indo-Pacifique », devenu à la mode aux États-Unis.

Après trois décennies passées à privilégier le commerce et l’investissement dans un contexte multilatéral, le discours geoéconomique a cédé la place à un discours géopolitique centré sur « l’inflation des menaces » et sur la coopération en matière de sécurité. Après la France (2018), puis l’Allemagne et les Pays-Bas, l’UE a lancé sa Stratégie indo-pacifique en septembre 2021. Après une première édition en 2022, le deuxième forum UE-Indo-Pacifique s’est tenu à Bruxelles fin janvier 2024.

Qu’il soit question d’Asie-Pacifique ou d’Indo-Pacifique, ces formules et les discours qui les emploient ne permettent pas de dissocier les particularités des pays de la région concernée, à l’exception de la Chine, de l’Inde et du Japon. Après la fin de la guerre du Vietnam en 1975, l’attention européenne en Asie s’est largement déplacée vers l’Asie du Nord-Est – d’abord avant tout vers le Japon puis, progressivement, vers la Corée du Sud et désormais vers la Chine. L’expression « Asie-Pacifique » concernait en réalité surtout les relations économiques entretenues avec ces trois États, les pays de l’Asie du Sud-Est étant relégués au deuxième plan. Quant à la formule « Indo-Pacifique », elle désigne, pour l’essentiel, la vision géopolitique qu’a Washington de la rivalité sino-américaine, et ignore largement les objectifs et les actions propres des autres pays asiatiques surtout en Asie du Sud-est.

Le cas de l’Indonésie est particulièrement éclairant de ce point de vue. L’UE a pu à l’occasion souligner que l’Asean représente pour elle un partenaire soutenant un ordre international multilatéral et avec lequel elle a engagé des négociations pour un accord de libre-échange (le 24ᵉ sommet UE-Asean vient de se tenir à Bruxelles le 2 février 2024) ; mais le plus grand État de la région figure rarement dans les réflexions de l’Union, en dehors de son statut de membre de l’Asean. Dans les faits, les invocations rituelles par l’UE de la « centralité de l’Asean » et de la nécessité de promouvoir l’« interrégionalisme » réduisent l’Indonésie à un simple rouage d’un mécanisme régional secondaire. Cependant, l’Indonésie va sans doute bientôt rejoindre d’autres « tigres asiatiques » comme la Corée du Sud, en adhérant à ce « club des riches » qu’est l’OCDE.

Une « démocratie imparfaite » ?

Or l’Indonésie n’est pas seulement le plus grand pays de l’Asean, mais aussi le plus grand pays à majorité musulmane du monde, fort de quelque 280 millions d’habitants qui, ce 14 février, seront appelés aux urnes pour choisir leur nouveau président ainsi que les 580 députés du Parlement national et des élus locaux dans le cadre d’élections qui s’annoncent libres et équitables. Cependant, la préparation du scrutin a été entachée par des accusations d’achat de voix et, surtout, par des décisions juridiques discutables comme la baisse par la Cour suprême de l’âge minimal pour être candidat, afin de permettre au fils aîné du président Widodo de se porter candidat à la vice-présidence.

Cinq débats thématiques télévisés de deux heures et demie chacun mettant aux prises les candidats à la présidence et à la vice-présidence ont eu lieu depuis la fin décembre 2023. Ils ont été suivis avec attention par une population politiquement active. La sobriété relative des analyses politiques avancées lors de ces débats et le taux de participation annoncé, qui devrait s’établir à environ 70 % des inscrits, pourraient susciter l’envie de nombreux Occidentaux.

L’Economist Intelligence Unit classe l’Indonésie dans la même catégorie que les États-Unis, à savoir celle des « démocraties imparfaites ». Comme aux États-Unis, mais à un moindre degré, les candidats indonésiens sont placés devant la difficile tâche de trouver les financements considérables nécessaires pour payer leur campagne. Malgré ces problèmes, les élections à venir permettront selon toute probabilité de confirmer que la transition démocratique a été largement réussie, grâce à une consolidation démocratique ininterrompue depuis la fin de la dictature de Suharto en 1998. Et contrairement aux États-Unis, il apparaît certain que les perdants des élections du 14 février accepteront leur défaite.

Ces 25 dernières années a été mis en place un modèle de gouvernance décentralisée qui a su maintenir l’unité nationale de cet État archipélagique composé de quelque 18 000 îles – dont un tiers sont habitées –, de 1 340 groupes ethniques et de près de 600 langues et dialectes. Les armoiries indonésiennes portent d’ailleurs une devise qui se traduit par « Unité dans la diversité » ; c’est précisément ce que promeut l’Union européenne.

Après la fin de la dictature de Suharto, l’Indonésie a lancé une transition assez inhabituelle. Ainsi,le dictateur déchu a été autorisé à se retirer et est mort paisiblement en 2008, sans avoir été jugé. Les Indonésiens souhaitaient une Reformasi (réforme) et non une révolution. Aucune nouvelle Constitution n’a été immédiatement imposée et, si les militaires ont d’abord conservé leurs 20 % de sièges au Parlement national, ce nombre a été progressivement réduit à zéro.

Le transfert de ressources et l’octroi d’un certain degré d’autonomie ont permis de mettre fin à une longue rébellion séparatiste à Aceh. Malgré sa diversité, la langue s’est également révélée être une force unificatrice dans la création d’un État-nation. L’adoption dès l’indépendance (en 1945) du bahasa indonesia – une variante du malais – a été un cas d’école d’imposition réussie d’une langue nationale unificatrice.

Cette trajectoire progressivement démocratique n’a pas fait les gros titres aux États-Unis et en Europe mais ses conséquences sont profondes, comme le démontrent la conscience politique et les exigences de la génération Z de l’Indonésie, qui jouera un rôle décisif dans l’issue du scrutin du 14 février.

Un pays méconnu des Occidentaux ?

En Europe, l’Indonésie et sa langue ne sont étudiées de façon approfondie que dans quelques établissements spécialisés tels que la SOAS à Londres, l’INALCO à Paris et, pour des raisons historiques, plusieurs universités aux Pays-Bas.

De même, au niveau de la politique étrangère, l’Europe manque d’intérêt et de compréhension pour l’Indonésie et son rôle dans les affaires mondiales. Le comportement international de Djakarta a considérablement mûri depuis l’époque de l’annexion brutale du Timor oriental sous Suharto en 1975. Après sa chute, son successeur immédiat (et ancien vice-président) B. J. Habibie a autorisé la tenue en 1999 d’un référendum sur l’indépendance du Timor oriental, qui a abouti à l’indépendance de celui-ci en 2002. Habibie a également ratifié plusieurs des principaux textes des Nations unies relatifs aux droits humains.

Un examen attentif de la politique étrangère indonésienne révèle que celle-ci se caractérise par un degré d’innovation dont les dirigeants européens et américains, pris dans leur jeu à somme nulle consistant à compter leurs alliés dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine, pourraient s’inspirer. La communauté européenne de la sécurité et de la politique étrangère peut apprendre d’États comme l’Indonésie qui ne souscrivent ni à une vision binaire – libérale ou révisionniste – de l’ordre mondial ni à une vision tout aussi binaire – économique (« Asie-Pacifique ») ou géopolitique (« Indo-Pacifique »), de la région indonésienne.

Une voix singulière sur la scène internationale

L’Indonésie est un exemple positif de puissance moyenne démocratique émergente ayant une longue tradition d’indépendance de pensée et d’action. Rappelons qu’elle a été à l’origine du mouvement des pays non alignés en 1955. Son architecte, le premier président indonésien, Sukarno, considérait le groupe de Bandung comme un forum intergouvernemental sur la démocratie, et non pas entre les démocraties.

Le gouvernement indonésien cherche aujourd’hui encore à se positionner en tant qu’acteur international responsable dans d’autres cadres institutionnels multilatéraux tels que le G20, dont il a assuré la présidence en 2022.

Joe Biden, Narendra Modi et le président indonésien Joko Widodo lors du G20 à Bali le 16 novembre 2022. Executive Office of the President of the United States

L’Indonésie a une vision distincte et évolutive de l’ordre international, projetant une conception asiatique des normes démocratiques qui lui permet de s’engager de manière constructive, et non servile, dans les affaires du monde. Sa volonté de contribuer à l’intégration régionale est clairement en harmonie avec la vision européenne de l’ordre international ; et ses préoccupations concernant l’influence souvent indue et ouvertement autoritaire des grandes puissances sur cet ordre mondial devraient également donner des idées à l’UE dans la recherche d’une certaine autonomie stratégique.

La pensée indonésienne en matière de politique étrangère est restée cohérente dans le temps. En pleine guerre froide, Mohammad Hatta, le premier vice-président de l’Indonésie, a été l’un des premiers à préconiser un positionnement international médian – une posture exprimée dans le concept de « naviguer entre deux récifs ».

S’inspirant de la notion de patrie propre à l’Indonésie – qui implique la terre mais aussi la mer –, le ministre des Affaires étrangères Adam Malik a été l’un des principaux architectes de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1973. L’Indonésie a également défini le concept d’État archipélagique doté d’une forme particulière de souveraineté territoriale. Plus récemment, Marty Natalegawa, ministre des Affaires étrangères de 2009 à 2014, a avancé l’idée d’« équilibre dynamique », qui rejette une formule d’ordre mondial déterminé par la rivalité des grandes puissances.

Le multilatéralisme comme principe central de politique étrangère

Le poids international croissant de l’Indonésie, en particulier au sein de l’Asean, se reflète aussi dans l’adoption par l’organisation, en 2019 des Perspectives de l’Asean sur l’Indo-Pacifique (Asean Outlook on the Indo-Pacific, AOIP), qui préconisent un ordre régional prudent, mais néanmoins inclusif, vis-à-vis de la Chine. Cela contraste fortement avec les vues actuelles de Washington et de ses partenaires les plus proches sur l’« Indo-Pacifique ».

En cette période de polarisation de plus en plus sensible au niveau mondial, l’Indonésie reste partisane du principe, inscrit dans le système des Nations unies, de l’action collective multilatérale pour la résolution des problèmes, et continue d’afficher son attachement à certains des principes fondamentaux d’un ordre libéral, de la démocratie et des droits de l’homme, et en particulier aux avantages matériels en matière de développement qui découlent de la démocratie. Elle pratique largement ces principes, mais rejette les tentatives occidentales de les universaliser. Elle a choisi de ne pas rejoindre les BRICS mais considère que son positionnement de moyenne puissance atypique du « Sud global » l’autorise à s’exprimer aussi bien sur la guerre entre Israël et Hamas que sur la guerre en Ukraine. Elle souhaite devenir le troisième membre asiatique de l’OCDE, et les membres actuels de l’OCDE (à l’exception aujourd’hui d’Israël) souhaitent son adhésion.

En résumé, compte tenu de l’importance croissante de l’Indonésie en tant qu’acteur international majeur, le manque d’attention de l’Europe à son égard est un manque de vision. Cette négligence est à tout le moins contre-productive sur le plan économique et malavisée sur le plan stratégique, à une époque où la confrontation géopolitique est exacerbée. À l’ère moderne, rares sont les États dont la politique étrangère est largement motivée, en plus de la promotion de leurs propres intérêts, par un engagement croissant en faveur de leurs valeurs démocratiques, comme c’est le cas de l’Indonésie depuis la fin du XXe siècle. L’Europe ferait bien d’en prendre conscience.

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